| Keyboard
- Hello Ralf, voici longtemps que Keyboards magazine
voulait vous interviewer... |
| Ralf
Hütter - J'espère que ce n'est pas un interview
sur la technologie. Je ne suis pas l'ingénieur du groupe, plutôt un utilisateur.
Je m'occupe plus des idées musicales... |
| Keyboard
- Hum (ça commence bien)... Votre background
musical? |
| Ralf
Hütter - Nu! Enfin, une éducation musicale
classique, mais rien de poussé... |
| Keyboard
- Le but de Kraftwerk? |
| Ralf
Hütter - C'est de créer une "Electronischevolksmusik",
une "Industriellevolksmusik", Volk comme dans Volkswagen (peuple), pas Folk:
une musique électronique populaire, une musique quotidienne électronique.
A l'époque de nos débuts, on entendait beaucoup de musique "cosmique". C'est
très bien, mais nous, nous somme très terrestres, quotidiens, organiques:
trains, autoroutes... C'est ça l'idée. Robot veut dire travailleur. Nous
sommes des travailleurs musicaux. |
| Keyboard
- Vos influences... |
| Ralf
Hütter - La vie quotidienne. Le magnétophone.
Les oreilles sont comme des capteurs stéréo. |
| Keyboard
- Ecrire pour l'eléctronique doit être plus compliqué:
on n'a pas de sons déjà définis à sa disposition, piano, cordes... |
| Ralf
Hütter - Oui, mais en échange on obtient
une totale liberté. Aujourd'hui, l'électronique est le roi des instruments,
avant c'était l'orgue... |
| Keyboard
- On a pourtant beaucoup reproché à l'électronique
un manque de sensibilité... |
| Ralf
Hütter - Non, l'électronique est l'instrument
le plus sensible qu'il y ait. Les autres instruments sont limités à leurs
paramètres et à leur tessiture. L'électronique joue de vingt à vingt mille
Hertz. |
| Keyboard
- Vous donnez très peu d'interviews. Les disques
parlent d'eux mêmes, et rien à rajouter? |
| Ralf
Hütter - Oui. Surtout avec des mots. La
communication parle mots est trop limitée. Nous avons toujours voulu communiquer
par la musique et les images: notre musique est très visuelle. Nous travaillons
les images avec d'autres artistes, pour réaliser la "performance" Kraftwerk.
L'image fait partie de Kraftwerk. Ça n'est pas une pièce rapportée, comme
un chanteur qui demande à un photographe de lui créer un look. Les images
sont à l'origine du produit Kraftwerk. |
| Keyboard
- Au début des anées 70, vous voyiez déjà Kraftwerk
comme un projet multimédia? |
| Ralf
Hütter - Oui, dès cette époque. |
| Keyboard
- Depuis 70, qu'est-ce qui a changé pour vous?
|
| Ralf
Hütter - La technologie a changé. Le numérique,
l'échantillonnage sont arrivés...Lorsque nous utilisions des instruments
analogiques, il fallait les brancher l'aprés-midi pour qu'ils soient accordés
le soir. Tellement de temps et d'énergie perdus pour arriver à un accord
correct! Et le soir, la chaleur dégagée par la foule et l'éclairage désaccordait
les machines. A l'époque, également, l'Allemagne fonctionnait en 220 volts
à 50 Hz, et la France en 110 volts à 60 Hz... Je me souviens bien avoir
joué à Paris sur 110 volts, tous les tempos étaient faux, à cause de la
différence de période. A huit heures, les grandes usines qui se branchent
sur le réseau faisaient fluctuer la tension. C'est la realité, Peugeout
faisant changer notre tempo! L'ingénieur qui voyageait avec nous devait
installer des stabilisateurs... Aujord'hui, la technologie s'est dévelopée
dans notre direction. C'est fantastique. Les mémoires nous évitent d'avoir
à tout noter sur papier, et permettent de faire des "total recall"... On
peut vraiment se concentrer sur la musique. Lorsque nous devions faire construire
nos séquenceurs, nos batteries électroniques, c'étaient des heures, des
semaines, des mois passés en développement technologiques... |
| Keyboard
- Le projet Kraftwerk peut-il s'arrêter un jour? |
| Ralf
Hütter - Non, aujourd'hui tous le sons de
Kraftwerk sont numériques, il n'y a plus de bande, tout est sur disque dur:
lorsque nous seront partis, disparus, quelqu'un d'autre pourra travailler
sur le sons. Déjà, les gens samplent les sons de nos disques, là, quelqu'un
pourrait travailler sur les programmes. |
| Keyboard
- Le projet peut donc vous survivre. Quelqu'un
d'autre pourra faire Kraftwerk en 2050? |
| Ralf
Hütter - Oui, Kraftwerk est permanent. La
pérennité est un concept central dans l'art. Nos sons et nos programmes
sont immortels. Beethoven avait une très mauvaise écriture, surtout à la
fin de sa vie, et les spécialistes s'empoignent encore sur l'interprétation
de telle ou telle notation. Grâce à l'ordinateur, quelqu'un d'autre pourra
continuer ce que nous faisons. |
| Keyboard
- Les autres groupes allemands de musique synthétique
sont ou disparus, ou passés a l'arriére-plan. Pensez-vous que cela provient
de leur inspiration "cosmique"? |
| Ralf
Hütter - Peut-être... Nous sommes toujours
en changement permanent, branchés sur le futur... |
| Keyboard
- C'est la raison pour laquelle vous avez passé
tout votre studio en numérique? |
| Ralf
Hütter - Oui, mais nous avons aussi tout
un musée Kraftwerk. Nos instruments étaient tellement dépassés que nus ne
pouvions plus les vendre (on peut s'arranger...NDLR), donc nous les avons
gardés, et aujourd'hui, certains sons, certain filtres intéressants, peuvent
être incorporés au reste des instruments numériques, pour que nous puissions
en profiter à nouveau. C'est un mix de synthése analogique et digitale... |
| Keyboard
- A l'époque, vous faisiez construire vos instruments.
Ce qui était disponible n'était pas suffisant? Les modulaires Moog, les
EMS? |
| Ralf
Hütter - D'abord, ils étaient monophoniques,
et d'autre part, on ne pouvait en jouer qu'avec un clavier. Florian est
flûtiste, et ces machines n'étaient pas adaptées à son jeu. Nous avons fait
faire des claviers avec des boutons, et des systèmes de trigger de percussion,
des boítes à rythmes. Comme aujourd'hui tout ceci est disponible, nous avons
juste gardé les instruments que nous aimons le plus, ainsi que la "machine
à la écrire chantante"... |
| Keyboard
- Vous aviez un vocoder fabriqué sur mesure par
Sennheiser? |
| Ralf
Hütter - Oui, et par Siemens aussi... Aujourd'hui,
nous avons des voix synthétiques dont on peut changer son et tonalité...
C'est fait avec un ingénieur qui travaille dans la recherche vocale. Lorsque
nous l'avons rencontré, nous l'avons enfermé dans le studio. Branché sur
la musique, il n'en sortait plus... Donc, nous avons maintenant une collection
de personnalités synthétiques, des voix féminines, par exemple, non existantes,
purement artificielles. |
| Keyboard
- Mais vous utilisez aussi des machines comme
tout le monde? Des S1000, des D50? |
| Ralf
Hütter - Oui, de tout: Synclavier, etc... |
| Keyboard
- Des choses que tout le monde peut acheter,
en quelque sorte... |
| Ralf
Hütter - Oui, et puis certains programmes
spéciaux, pour récupérer des sons provenant de bandes dégradées de Kraftwerk,
du début des années 70, des sons qu'on ne pourrait plus refaire. Ila sont
passés en numérique, et nous avons tout le catalogue des sons Kraftwerk... |
| Keyboard
- Vous pourriez les éditer et les vendre! |
| Ralf
Hütter - Ils existent déjà sur le marché
underground, échantillonnés... Beaucoup de gens utilisent nos sons sur leurs
disques, MIchael Jackson utilise le "number click". Nous avons inventé certains
sons qui sont des standards aujourd'hui. |
| Keyboard
- Les constructeurs ne vous ont jamais proposé
de faire du consulting? |
| Ralf
Hütter - Non jamais. Ce serait intéressant... |
| Keyboard
- Qu'est-ce qui manque aujourd'hui aux instruments? |
| Ralf
Hütter - La portabilité... Nous avons du
faire construire des petits "remote control", les télecommandes pour nos
ordinateurs. |
| Keyboard
- Le nouvel album (The Mix) est un "training"
pour le nouveau studio? |
| Ralf
Hütter - Oui, tout à fait. Ces't un album
"live". Ce sont des compositions de nos différentes périodes, reprogrammées
dans le computer - dit-on computer en français? - Nous avons programmé de
nouvelles voix et fait un noveau mix, à l'aide de notre instrument, le Kling
Klang Studio. Tout est maintenant synchronisé aux images, les robots sont
motorisés et synchronisés... C'est le concept total. |
| Keyboard
- Tout est mixé en live? |
| Ralf
Hütter - Oui, il n'y a pas de bande multipiste.
Tout est MIDI, avec différents ordinateurs: Mac, compatibles IBM avec Sequencer
Plus, Atari ST avec CuBase... Je fais aussi beaucoup de choses en direct,
pour un côté accidentel et organique. |
| Keyboard
- On reproche un manque d'inspiration aux albums
de reprises... |
| Ralf
Hütter - C'est un document. Comme un concert,
c'est un disque live, un document sur notre travail de ces derniéres années.
Nous avons installé ce système de "computer musik live", ça fonctionne,
on fait une tournée, et le disque va avec. L'année prochaine, on sortira
un disque avec de nouvelles chansons. |
| Keyboard
- Les rythmes sont plus accentués. |
| Ralf
Hütter - Nous avons toujours été orientés
"dance", comme dans "Les Mannequins", par exemple. "Trans Europe EXpress"
était classe dans le "black dance charts" à New York. Dans Kraftwerk, il
y a le concept "dancing mekanik". |
| Keyboard
- Au début des années 80, on entendait beaucoup
de groupes électroniques anglais influences par Kraftwerk. Aujourd'hui,
la mode est plutôt à la guitare... |
| Ralf
Hütter - La guitare? Non, aujourd'hui, c'est
l'électronique: LFO, tout ces groupes de Manchester... |
| Keyboard
- Manchester nous envoie beaucoup de groupes
"guitare"... |
| Ralf
Hütter - Je ne suis pas au courant...La
guitare, c'est du rétro, un instrument historique... Aujourd'hui, la mode,
c'est l'électronique. |
| Keyboard
- Vous ne vous sentez pas intégrés à une scéne
musicale? |
| Ralf
Hütter - Nous faisons de la musique, mais
nous ne fréquentons pas que des musiciens pour cela: nous avons des amis
qui sont scientifiques, docteurs... Nous nous intéressons plus aux images
par ordinateur, au graphisme... En Allemagne, on appelle ça "Gesammtkunstwerk"
(Art Global). |
| Keyboard
- Vous vouliez jouer dans plusieurs villes à
la fois. Vous allez le faire? |
| Ralf
Hütter - C'est un concept qui a toujours
été réalisable, et aujourd'hui encore plus. Nous avons quatre robots, et
un robot de rechange. Il en faudrait plus... Nous pourrions aussi le faire
en hologramme... Ce qui nous intéressait surtout, c'était le concept. Le
concept c'est l'important. Chez moi, je n'écoute pas de musique: je n'en
ai pas besoin. Il suffit que je me l'imagine. |
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| Interview
to David Korn - 1992 |
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